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                                                                                                                                   Proverbe chinois

Jeudi 24 juillet 2008

Ce soir, j’aimerais vous parler de l’alcool ou plus exactement de l’alcoolisme.

Je suis alcoolique abstinente depuis un peu plus de dix ans ……… heureusement.

J’ai commencé, comme beaucoup de victimes, pour oublier, oublier les violences sexuelles, la honte, la culpabilité, les frustrations. Un des mes premiers verres a servi pour me décoincer, décoincer pour pouvoir être une femme à part entière.

Les relations intimes avec mon premier mari étaient si difficiles qu’un verre m’ôtait ce blocage, ce blocage suite aux abus. Bien évidement après un certain temps, un verre ne suffisait plus !! Un deuxième suivait le premier. Puis, ensuite un verre de plus à chaque fois en me disant : « .. ce soir, c’est possible qu’il aime… ». Donc un verre, puis deux, puis plus de limites…

Et la descente aux enfers a commencé, une fois le divorce prononcé, après des années de galères, de violences conjugales et tout ce qui s’en suit. Une période difficile, une bataille sans fin. Beaucoup de souffrances, surtout pour notre fils, au milieu de tout ça, comme le sont trop souvent les enfants.

Le divorce prononcé, je me retrouve seule avec mon fils. J’ai obtenu la garde, ouf. Mais ce que j’avais gardé également, c’était la bouteille, devenue petit à petit ma meilleure amie, pendant trop longtemps. Aujourd’hui je dis que j’ai eu besoin de cette période, période de douleur, de souffrance, de crise, de hurlement, d’oubli, de suicide à petit feu, de désespoir, de folie, de destruction, de recherche, à la recherche des réponses à toutes mes questions. Des questions qui se résumaient en Pourquoi, pourquoi moi ? Pourquoi cette ignorance ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ? Pourquoi ? Une période qui m’a permis de pleurer, pleurer toute la souffrance de mon corps, de mon âme, de mon cœur.

L’abandon de la famille, l’éloignement des quelques amis m’a guidé vers des copains, des copines de beuveries. Mon fils, pendant ce temps, vivait avec moi. Une règle d’or à l’époque : je ne buvais pas devant lui. J’attendais qu’il soit couché. J’arrivais encore à me tenir. Inévitablement le moment du presque non-retour est arrivé. Je buvais du matin au soir, le verre d’eau sur la table de chevet pour la nuit, avait fait place à une bouteille de vin. La soif me réveillait. Je commençais à me laisser aller. Je m’occupais de moins en moins de mon apparence. Coiffée ou pas, où est le problème ? Rester, lorsque mon fils allait chez son père du vendredi soir au lundi matin, en pyjama, seule avec mes bouteilles.

Les provisions faites durant toute la semaine, faisaient en sorte que je n’avais même pas besoin de me lever de mon canapé pour les atteindre. Dans le cas où je n’avais pas assez de boissons, il existait « heureusement » un livreur de pizza qui livrait à domicile et qui pouvait aussi livrer des bouteilles de vin. Donc en cas de besoin, j’ai souvent commandé des pizzas familiales qui partaient directement au congélateur, me laissant à portée de main plusieurs bouteilles de rosé, rouge ou blanc. Pendant ces week-ends, les moments clairs étaient rares.

Aujourd’hui, je vous en parle, parce que la honte que j’ai ressentie par rapport à cette période n’existe plus. Elle n’existe plus parce que j’ai su combattre ce démon, un démon terrible, légal, autorisé et pourtant si dangereux. Comme je le disais précédemment je peux dire aujourd’hui que j’ai eu besoin de cette période. Mais je sais aujourd’hui aussi que le combat contre ce mal est difficile, mais tellement difficile qu’il faut pour vouloir s’en sortir avoir touché le fond ou presque.

J’y étais presque au fond ! Un trou noir avec juste encore une petite lueur tout au bout. Une lueur qui m’a aidée à m’en sortir.

Bien évidement vous allez maintenant me dire : « c’était son fils, son fils sans le vouloir, a fait en sorte que ... ». Je suis désolée, mais non, ce n’est pas lui qui m’a aidé à m’en sortir. La bouteille, à une certaine période, était même devenue plus importante que lui !! Oui c’est grave de dire ca, mais c’est la vérité.

Un jour, je ne sais pas pourquoi, peut-être la solitude, je n’avais plus personne autour de moi, même les copains de beuveries ne venaient plus. Pourquoi ce jour-là ? Le coup de téléphone de mes parents a été l’étincelle d’une flamme vers une nouvelle vie. Sans le savoir, ils m’ont aidé à m’en sortir. Sans le savoir, parce que leurs paroles étaient, comme toujours, accusatrices.

Pourquoi ce jour-là, j’ai senti le besoin de me regarder dans la glace. Le miroir de la salle de bain, salle de bain que je haïssais à un point, pourtant je me suis regardée et je me suis mise à me parler. Parler de ma vie, parler de mon passé, parler de cette foutue vie, injurier tous ceux qui m’avaient fait mal. Ensuite je me suis regardée de plus près. Pas beau ce visage bouffi, ces plaques rougeâtres, ces yeux rouges, ces cheveux en pétard. Je descends mon regard. Je vois mon ventre, je vois mes jambes, gonflées, je suis gonflée de partout. J’avais 25 kilos de plus qu’aujourd’hui.


La bière, une de mes boissons préférée, en était la cause. J’avais perdu, pendant un certain temps, l’utilisation de mes jambes. J’étais presque devenue aveugle. Je n’avais plus aucun équilibre, je tombais pour un oui et un non. Mon estomac me brûlait sans cesse. Manger n’était plus une priorité pour moi. La boisson me remplissait plus qu’assez. Bien évidement je ne pouvais plus aller travailler et pourtant j’ai réussi à me traîner encore des années .... De la folie, vue dans l’état dans lequel je me trouvais.

La dernière année fut la pire. L’année avant ce fameux jour de décembre où je me suis regardée dans la glace. Je n’avais plus de limites. Je buvais dès que je pouvais. Je tombais raide « morte » sur mon canapé, mon refuge pendant ces périodes.

Et mon fils dans tout ça ? Mon fils, pendant ce temps, subissait, protégeait sa maman, s’occupait de sa maman. Mon fils dans tout ça a souffert, a souffert horriblement, à cause de moi. Pourtant je voulais être meilleure mère que ma propre mère.  Je voulais être une mère parfaite. Le résultat de tout ca, un fils qui vaut de l’or, un fils qui ne juge pas sa maman, un fils qui protège encore aujourd’hui sa maman, un fils qui aime sa maman.

Le jour où je me regarde dans la glace, je ne sais pas encore tout ça. Je me regarde encore et je me pose une question difficile : « est ce que tu veux vivre ? Est-ce que tu veux partir ? Ne plus faire de mal autour de toi, ne plus faire souffrir le monde extérieur ? » Je ne sais pas. La réponse est si difficile à donner. J’aimerais vivre, mais sans cette souffrance. J’aimerais être morte pour ne plus sentir cette souffrance. Est-ce que la souffrance s’arrêtera lorsque j’arrêterai de boire ? Je me rends compte que pour la première fois je ne me mens pas !! Je m’avoue que j’ai un réel problème avec l’alcool. Je reçois une baffe dans la figure. Je m’oblige à continuer de me regarder dans les yeux au travers de ce miroir. Ca fait mal de devoir se dire : « tu es une alcoolique ».

La boisson, jusque là ma meilleure amie, devenait l’Ennemi majuscule. Je me suis poser de nouveau la même question : « veux tu vivre ou pas ? Si tu veux vivre, tu n’as pas le choix, il faut arrêter. Si tu veux mourir, continue de boire comme tu le fais et dans 6 mois, le tour est joué ». En me parlant franchement de cette façon, j’ai pris conscience que j’avais le choix entre la vie et la mort. J’ai opté pour la vie. Une année difficile suit. Vouloir s’en sortir seule. Honte, culpabilité, réalité reviennent à la surface. Les problèmes de tous les jours à gérer. Se rendre compte que seule, je ne pouvais m’en sortir. Il me fallait de l’aide. Une aide précieuse que j’ai trouvée auprès d’une association.

Je suis partie en cure au centre « le Calme prêt de Chartres ». Un paradis. Le feu dans la cheminée tous les jours, 24 heures sur 24. Des compagnons de beuveries qui, tout comme moi, voulaient ou devaient s’en sortir. Souvent un divorce en vue ou une perte d’emploi si l’alcoolisme n’était pas éradiqué. Ceux qui étaient envoyés par des tiers n’ont pas su rester sobres, malheureusement.

Ma décision, ce jour de décembre 1996, était prise et j’ai tenu pour une fois parole. Je n’ai plus jamais bu un verre après la cure.


Aujourd’hui, j’aimerais vous dire, à vous qui avez peut-être le même problème, à ceux qui vivent avec vous, il y a de l’espoir mais il faut vouloir. Vous les victimes, vous ne pouvez rendre responsables de vos beuveries, vos proches. Vous les proches, vous ne pouvez rien, mais strictement rien faire pour que votre proche se soigne. La décision n’appartient qu’à lui, qu’à elle.

Vivre et rester avec un ou une alcoolique n’est vraiment pas facile. Ne pas devenir complice dans ces moments là est difficile, car vous pensez bien faire. Vous vous dites : «  tant qu’il, qu’elle boit, il, elle ne ressent pas sa souffrance. Il, elle peut oublier pendant un moment ... C’est vrai, mais la période est trop courte. Les lendemains sont encore plus difficiles. Le désir d’oublier plus longtemps prendra le dessus un jour ou un autre. Les périodes d’oubli ne s’arrêtent plus à quelques heures mais à des jours. Les crises, les hurlements, ne s’estomperont pas. Ils ne deviendront que plus violents, plus souvent.

J’ai sincèrement l’impression qu’on ne peut que se sortir de cette dépendance en touchant le fond. Le fond parce que plus personne ne va chercher vos bouteilles, plus personne ne s’occupe de vous. Nous sommes devenus les maudits de la terre, le rebus. J’ai eu la chance d’être abandonné par tous, à me retrouver seule en face de moi.

J’aimerais que vous arriviez à vous ressaisir bien plus vite que je ne l’ai pu. J’aimerais que vous ne passiez pas par tous les passages que l’alcool nous fait vivre, la détresse, la honte, la culpabilité.

D’avance, je veux vous prévenir. Le jour où vous prendrez la décision de vouloir stopper cette déchéance, ce sera à vie ! Il n’y a pas de retour. Plus jamais vous ne pourrez toucher à un seul verre d’alcool, plus jamais vous ne pourrez trouver l’oubli dans les nuages de cette potion magique. Plus jamais.

Je peux vous dire aussi, que ce combat a été difficile. Ce combat était une guerre, une guerre contre moi-même, contre la terre entière et surtout une guerre contre mes abuseurs.

Je me suis promis un jour, bien avant ma prise de décision, que jamais plus un homme ne me toucherait comme mon ex-mari. Que jamais plus personne ne lèverait la main sur moi. Cette promesse je l’ai tenue.

Le jour où je suis sortie de cure, je me suis promis une chose. A tous ceux qui me trouvaient faible, qui espéraient que je retombe dans les gouttes de cette vie artificielle, je vais leur montrer qui je suis Je suis quelqu’un ! Je suis moi ! Je vais vous montrer que vous avez tord. Vous m’avez condamnée, vous m’avez salie, vous m’avez ignoré, vous m’avez blessé au plus profond de moi, vous m’avez abandonnée mais moi je vais vous montrer que ce n’est pas vous qui allez me détruire. Non ! J’ai décidé de vous embêter encore longtemps, rien que par ma présence. Ma présence fait peur, ma présence peut faire éclater la vérité. J’espère que ma présence vous fait trembler, trembler de peur.


Pourtant ma présence sur cette terre, cette souffrance du passé ont fait de moi, la personne que je suis devenue. Une personne qui aujourd’hui ressent toujours les souffrances, mais elles sont devenues des souffrances qui font vivre. Mes souffrances, mes paroles, mon partage ont sauvé certaines personnes. Alors oui, je suis heureuse de vivre, oui je suis heureuse d’avoir pu venir en aide à quelques personnes. Et même si ce n’est qu’une personne, la vie vaut quand même bien le coup.

Si je n’avais pas eu ce passé, qui aurais-je été ? Une personne ignorante, ignoble comme mes parents ? Une personne bien dans la société, une personne qui ne dérange pas, une personne sans caractère ? Je n’en sais rien. La seule chose que je sache aujourd’hui est que mon passé m’apporte une richesse. Une richesse que je n’aurais jamais eue sans tout CA. Oui je suis heureuse de vivre aujourd’hui. Oui, j’ai toujours des problèmes et non je ne suis pas devenue une extra-terrestre, non j’ai mes deux pieds bien sur terre.

Relativiser ses souffrances, son vécu quand on est sobre est plus facile qu’avec une bouteille d’alcool dans le nez. Faire quelque chose de sa vie, venir en aide, accepter sa vie n’est pas possible avec un cerveau inondé par le poison.

Je pourrais vous parler des heures, des jours entiers de mon parcours mais je pense que je vais m’arrêter là en vous invitant à me poser toutes les questions qui vous passent par la tête, sans honte, sans crainte. J’ai déjà été jugée, mais je ne suis pas juge.

 

F.B.J.

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