La recherche peut mener vers des voies insoupçonnées. L’Américaine Alyssa Fine, détentrice d’une licence avec «highest honors», a fait deux recherches. L’une porte surle harcèlement sexuel sur
les lieux de travail à Maurice. Voulant davantage passer à l’action, en tant qu’infirmièreen psychiatrie, elle envisage d’autres études.
Si l’adresse fixe d’Alyssa Fine est à Milwaukee dans l’Etat du Wisconsin aux Etats-Unis, cette Américaine de 24 ans a passé les quatre dernières années en Caroline du Nord, pour ses études
universitaires. Elle vient d’une famille d’Américains atypiques et aisés qui n’ont pas peur de dépasser leurs frontières pour découvrir des contrées lointaines et d’autres cultures.
Ainsi, avec ses parents aujourd’hui à la retraite et qui ont mis leurs compétences au servicedu mouvement Peace Corps en Afrique du Sud, Alyssa a beaucoup voyagé durant son adolescence. Ses parents
s’étant toujours engagés dans des causes communautaires, la jeune femme s’est très tôt intéressée aux questions sociales et à celles concernant les femmes.
A l’université de Caroline du Nord, elle entame ses deux premières années d’études générales. Pendant un temps, elle vise le journalisme et collabore au journal universitaire. Mais elle déchante,
aspirant surtout à faire l’information plutôt que de la rapporter. Elle repart en voyage et passe un semestre à Cape Town, en Afrique du Sud, à animer des cours pour adolescents dans deux
townships. Alyssa passe un autre semestre à Berlin, en Allemagne, et se familiarise à la langue, l’histoire et la culture allemandes.
Son séjour à Cape Town lui est très profitable et lui permet de déterminer sa spécialisation : les études africaines. Son mémoire de licence porte sur la violence à l’égard des Sud-africaines de
Johannesburg, Pretoria, Cape Town et dans les régions rurales proches de cette ville. Elle obtient un financement pour son mémoire et passe deux mois et demi en Afrique du Sud, se concentrant sur
l’efficacité des politiques mises en place pour venir en aide aux victimes de violences.
Ses recherches et interviews lui font découvrir que l’Afrique du Sud, malgré des politiques progressistes, n’accorde pas la priorité à leur mise en pratique. «Les questions concernant les femmes
sont souvent reléguées au second plan.» Cette étude lui vaut de décrocher sa licence avec les «highest honours».
Alyssa regagne ensuite la Caroline du Nord, prend de l’emploi auprès d’une organisation non-gouvernementale de santé publique, IntraHealth. Elle a la responsabilité de rédiger un projet de
recherche sur la violence et le harcèlement sexuel sur le lieu de travail au Rwanda. Elle écrit la littérature du projet et conçoit les outils pour la collecte de données.
Puis son dada des voyages la reprend. Elle demande au département d’Etat américain une bourse Fulbright pour continuer dans la recherche. Elle propose, comme thème, une étude comparative de la
violence domestique en Afrique du Sud et à Maurice, pays aux lois quasisimilaires en la matière.
Alyssa obtient cette bourse et vient à Maurice. Là, au contact des gens qu’elle coudoie, et étant plus familière avec le problème du harcèlement sexuel sur le lieu de travail pour avoir travaillé
sur la question en Caroline du Nord, elle axe sa recherche sur ce problème. «Le harcèlement sexuel n’est pas si différent de la violence domestique. Tous deux sont des formes de violence envers les
femmes et une violation des droits de l’Homme. Les deux sont des abus sur la femme, l’un ayant lieu au bureau et l’autre à la maison.»
Pour cette recherche, Alyssa opte pour la méthode d’échantillonnage boule de neige : interroger une victime et, à travers elle, en connaître une autre. «Comme c’est un sujet sensible, cette méthode
est un moyen efficace pour atteindre les gens.» Pour les besoins de l’étude, partiellement financée par le Mauritius Research Council, Alyssa interroge 61 personnes, dont 12 victimes de harcèlement
sexuel, et le reste des fournisseurs de services, tels les préposés au ministère de la Femme, à la Sex Discrimination Division (SDD), au ministère du Travail, les syndicalistes, les directeurs des
Ressources humaines, les psychiatres et psychologues. A sa grande surprise, sept fournisseurs de services réalisent, lorsqu’Alyssa s’entretient avec elles, qu’elles ont été victimes de harcèlement
sexuel. Ce qui porte le nombre de victimes effectives à 19.
L’Américaine conclut que les Mauriciennes ont subi toutes les formes de harcèlement sexuel, physique jusqu’au viol, verbal, visuel, gestuel, téléphonique, par courriel, et même sur la route. Elle
précise : «Je définis le lieu de travail comme toute circonstance liée au travail et cela va au-delà du bureau. Cela inclut le trajet de et jusqu’au bureau, les voyages d’affaires, le patron qui
débarque au domicile d’une employée sous un prétexte quelconque».
«Les Mauriciennes ont subi toutes
les formes de harcèlement sexuel,
physique jusqu’au viol, verbal,visuel,
gestuel,téléphonique, par courriel,
et même sur la route.»
Elle note aussi que la majorité des victimes a gardé le silence et n’en a parlé pour la première fois qu’à elle. Celles qui ont eu le courage de porter plainte l’ont fait auprès de la police, de
leurs superviseurs, de leurs managers, de la SDD et du ministère du Travail. Celles qui se sont tues ont eu peur d’être blâmées, d’être incapables de prouver le harcèlement sexuel, par crainte de
perdre leur emploi ou d’être identifiées, le pays étant petit.
Alyssa souligne aussi que les structures de pouvoir au sein des entreprises et de la société favorisent les auteurs de harcèlement sexuel. «Le harcèlement sexuel a lieu quand il y a déséquilibre de
pouvoir. Il se peut que Maurice soit une société patriarcale où les femmes manquent de pouvoir, en comparaison aux hommes. Il se peut aussi que le statut de l’entreprise favorise le harcèlement
sexuel du fait qu’une personne a plus de pouvoir que son subordonné. Parfois, ce pouvoir peut même être informel. Je pense à un chauffeur qui harcèle. Dans la réalité, il est un subordonné aux
employés qu’il véhicule mais c’est lui qui détient le pouvoir de les déposer chez elles. Je crois vraiment que la structure du pouvoir au niveau des entreprises et de la société est en faveur des
auteurs du harcèlement sexuel. Et ceci parce que les entreprises n’ont pas de politiques propres contre le harcèlement sexuel et qu’au niveau de la société, l’application de la loi est
approximative. Plusieurs victimes ont rapporté que les policiers qu’elles ont vus n’ont pas pris leur cas au sérieux. Certaines se sont fait harceler par les policiers. Des policiers ont refusé de
prendre la déposition, ignorant que le harcèlement sexuel est illégal. Ainsi, on ne peut appliquer cette législation convenablement avec de telles attitudes.»
Alyssa ne pense pas que la loi américaine contre le harcèlement sexuel soit trop extrême. «Une des définitions du harcèlement sexuel est un comportement répété et non bienvenu de nature sexuelle.
Quand une plainte de cette nature va au tribunal, la mesure utilisée est la norme raisonnable pour une personne. Si une personne me propose de sortir avec elle et que je refuse et que cela s’arrête
là, ce sera difficile de venir prouver, en cour, qu’il y a eu harcèlement sexuel. Subjectivity is mediated by reasonable standard.» Ce qui est bien avec la loi américaine, souligne-t-elle, c’est
que la direction de l’entreprise doit rendre des comptes lorsqu’elle est au courant qu’il y a eu harcèlement sexuel et qu’elle n’a rien fait. «Et cela peut leur revenir très cher. C’est pour cette
raison que la majorité des entreprises américaines ont des politiques internes contre le harcèlement sexuel et des programmes de sensibilisation sur le sujet. Et c’est ce qu’il faudrait aussi à
chaque entreprise mauricienne.»
Alyssa aimerait prolonger un peu son séjour à Maurice et effectuer d’autres recherches. Eventuellement, lorsqu’elle regagnera les Etats-Unis, elle reprendra ses études pour faire un Mastère en…
Advanced Nursing. «Je voudrais être infirmière en psychiatrie. J’ai réalisé, au contact des victimes, que j’aimais leur parler, les écouter et tenter de les aider. Mais pour les aider concrètement,
ce n’est qu’en tant qu’infirmière en psychiatrie que je pourrais le faire.»
Etrange bifurcation ? Alyssa le reconnaît. «J’aime que ma vie prenne des tournants différents. Ainsi, je ne m’ennuierai jamais. Ces études d’infirmière pourraient me mener autre part.» Qui sait ?…
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